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Pas d'inquiétude : je hais les spams !

Nouvelle d’anticipation : L’Ultime regard

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Les nouvelles technologies modifient la société à une vitesse exponentielle. Pour le meilleur ou pour le pire ?

Sans avoir d’opinion tranchée sur le sujet, cette question  m’interpelle et m’a inspiré la nouvelle d’anticipation suivante :

« – Le maître de cérémonie demande si nous sommes prêts.

Sébastien n’est pas encore là, répond Théo d’une voix blanche.

– Oui, je sais soupire Clara. mais notre cher frère sera là d’une minute à l’autre. Je viens de l’appeler. Sa voiture n’a pas pu éviter la rocade ouest. Du coup, il était bloqué à cause des manifestants.

Agacée, Clara rejoint son mari et déclare :

– Quelle plaie, cette manifestation aujourd’hui.

– Triste hasard, en effet. Allons, viens t’asseoir ma puce. Ce n’est pas bon pour le bébé de t’agiter de la sorte.

– J’aimerais bien mais je dois d’abord m’assurer que le traiteur a dressé correctement le buffet. Et cette andouille de Sébastien qui n’arrive pas. Aujourd’hui, il aurait quand même pu faire un effort. Tout ce bazar était prévisible avec l’annonce du projet de dérégulation hier…. Ah ça y est, le voilà !

 

Quelques minutes plus tard, le robot-orchestre entonne l’Ave Maria de Franz Schubert.

 

Un écran, en lévitation à côté du cercueil,  diffuse des séquences vidéo. La projection 3D passe du Sahara à une piste de ski extrême ; elle explore les  abords d’un volcan en irruption, plonge les spectateurs au cœur d’un récif corallien puis au milieu d’un vol de bernaches du Canada.

Entouré de ses parents, Théo évite tout contact visuel avec le cercueil. Ça, il ne peut pas. Pas encore. Il fixe l’écran sans ciller.

 

Les dernières notes de musique s’évanouissent.

Le maître de cérémonie fait signe à l’assemblée de se lever.

– Nous sommes ici réunis pour rendre un dernier hommage à Louise.

Les témoignages d’affection s’enchaînent. Théo, absent, les entend à peine. Sa mère lui serre la main un peu plus fort puis la voix de son père le ramène à la réalité :

– Mon grand, c’est ton tour.

En rejoignant le pupitre, Théo se racle la gorge pour en chasser les sanglots. Peine perdue, c’est d’une voix brisée qu’il murmure :

– Je vous remercie pour tous vos touchants messages à l’égard de Louise. J’ai eu le privilège de vivre aux côtés de cette femme exceptionnelle ces six dernières années. Elle nous a quittés beaucoup trop tôt. Néanmoins, je crois pouvoir dire qu’elle a essayé de profiter de chaque instant comme le prouve la rétro-vision à laquelle vous venez d’assister. Je n’ai pu partager avec elle qu’un petit nombre des paysages qui ont défilé sous vos yeux : les plus accessibles et les moins dangereux. J’ai souvent eu peur pour elle, je lui en ai même voulu parfois. Mais je l’ai tellement aimé…

Au comble de l’émotion, Théo ne peut prononcer un mot de plus. Il regagne sa place d’un pas chancelant.

Le maître de cérémonie propose à l’assemblée de venir adresser un ultime adieu à la défunte. Puis tous, à l’exception de Théo, quittent la salle pour rejoindre un espace de réception attenant au funérarium.

Il est temps pour lui d’affronter la réalité. Elle le lui a demandé avant de s’éteindre, seule, au fond du canyon : «  Il va falloir être fort mon doux rêveur. Mais j’ai confiance en toi. » Théo s’assoit et contemple longuement le cercueil.

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Pendant ce temps, sa sœur Clara s’affaire. Elle passe d’un convive à l’autre en distribuant boissons, viennoiseries et propos de circonstance.

– Sébastien, te voilà. Tu veux bien aller chercher quelques bouteilles de jus de bergamote plutôt que de jouer avec ton e-bracelet.

– A vos ordres, sœurette. Mais pour ta gouverne, sache que je ne joue pas, je m’informe.

– Sur les résultats de la coupe du monde d’électro-football sans doute ?

– Qu’elle est vilaine ! Non. Je regarde combien nous sommes à avoir signé la pétition contre le projet de dérégulation.

– Tu plaisantes ? Tu fais partie de ces pauvres types qui refusent le progrès ?

– Tu appelles ça le progrès, toi, d’être fliqué 24/24, sans le moindre répit ?

– N’importe quoi, il s’agit de laisser le libre choix à chacun.

– Dis-ça aux milliers de personnes qui ont été implantées de force il y a quatre ans.

– Des délinquants récidivistes. Ils devraient déjà s’estimer heureux de pouvoir circuler à l’air libre.

– Et Louise, c’était une délinquante peut-être ?

– Je t’en prie Sébastien. Pas maintenant, pas ici. Son cas n’a rien à voir. En plus, elle avait réussi à tirer le meilleur de son infortune.

– Si tu le dis Clara…

– Sois raisonnable. Par exemple, implanter les pilotes d’avion permettrait de détecter les malaises ou les somnolences. Ça sécuriserait les vols.

– Je te rappelle que depuis le mois dernier, on peut faire Paris-New-York en avion autonome. Donc, super ton argument qui aurait pu être valable il y a 10 ans !

– En attendant, ce n’est pas ton avion autonome qui va apporter le jus de bergamote.

– Ok, c’est bon, j’y vais.

– Tante Micheline, une brioche ?

– Non merci ma chérie, ce genre de cérémonie me coupe l’appétit. Pauvre Théo, il semblait dévasté.

– C’est sûr, il était fou d’elle.

– C’est étonnant qu’un garçon doux et réservé comme lui soit tombé amoureux d’une fille aussi casse-cou.

– Allons, allons mesdames, un peu de tenue, nous sommes à un enterrement tout de même. L’heure n’est pas à la vulgarité.

–  Oh ! Enfin Régis, j’ai dit « casse-cou », téméraire, aventureuse si tu préfères. Aller aux quatre coins du monde tourner toutes ces vidéos de sports extrêmes, ce n’est pas donné à tout le monde. Bien sûr, son enfance difficile a dû lui forger le caractère ; abandonnée, ballotée de foyer en foyer sans compter son passage par la Fondation Linxchild et tout ce qui s’en est suivi. Mais quand même…

– C’est vrai qu’elle n’avait pas froid aux yeux, c’est le cas de le dire.

– Régis, franchement ça suffit, tu n’en rates pas une.

– Mon oncle est vraiment incorrigible…

– Il me fatigue. Tu n’as pas idée.

– Si, un peu quand même.

– oui, oui, oui. Où en étions-nous ? Ah oui, quoiqu’il en soit, avouons que cela l’a conduite…

– Au fond du trou ! Enfin au fond du canyon, dit Régis en engloutissant la dernière brioche posée sur le plateau de Clara.

–  … cela l’a malheureusement conduite à une fin tragique, reprend Micheline en soupirant.

– cinématographique, même !

–  Régis !

–  Bon Mesdames, je retourne faire le plein au buffet et vous laisse à vos commérages.

– Clara, désolée, tu sais bien que ton oncle a  tendance à mettre les pieds dans le plat. Enfin, c’est quand même vrai que la pauvre Louise a eu une fin, disons, peu commune.

– Ce n’est pas la première grimpeuse à faire une chute mortelle après s’être mal assurée… et ce ne sera certainement pas la dernière.

– Oui, oui, bien sûr. Mais je pensais surtout à son message d’adieu…

– Tu es au courant ? Comment est-ce possible ? Théo n’a partagé cela qu’avec la très proche famille et, comme il a obtenu l’enregistrement de manière plus ou moins légale, il nous a bien précisé qu’il ne souhaitait pas que cela s’ébruite. Qui te l’a dit ?

– Ta mère. Elle était si bouleversée. Elle m’a juste dit que Théo lui a brièvement raconté. Mais à toi, il te l’a montré ?

– Comme j’en suis presque à sept mois de grossesse, il ne voulait pas mais j’ai insisté. Pour moi c’était encore plus dur de seulement imaginer. J’en ai fait des cauchemars.

– Oui oui, oui, bien sûr, ma pauvre chérie… Alors ? C’était comment ?

– Plutôt poignant. La voir, dans l’état où elle était après une pareille chute, rassemblait ses dernières forces pour dire adieu…j’en aurais presque pleuré.

– mais d’ailleurs compte-tenu… du… « système », elle a fait comment ?

– Elle a utilisé le miroir de son poudrier.

– ah ! Qui a dit que la coquetterie était une futilité.

– Attention, ma tante, votre époux déteint sur vous ! D’ailleurs, je retourne près du buffet avant qu’il n’ait tout dévoré.

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– Monsieur, je vous prie de m’excuser mais…

– C’est l’heure, c’est ça ?

– Effectivement Monsieur, si vous en êtes d’accord nous allons procéder à l’enlèvement du corps.

En guise de réponse, Théo se lève pour quitter la salle.

– Pardonnez-moi Monsieur mais il reste à régler la question du… de …. de l’implant. Il me semble que vous avez été informé qu’il ne pouvait pas être incinéré. Par conséquent, un technicien a procédé à son retrait et… le voici.

Théo a une bouffée de chaleur. Il attrape maladroitement la petite boîte noire que le préposé lui tend et la jette dans la poche de sa veste.

Il s’engouffre dans la salle de réception pour gagner au plus vite la sortie. Mais Clara lui attrape le bras.

– Tu t’en vas ? Tu n’attends pas ?

– Non, tout est prévu. Un coursier assermenté me rapportera les cendres demain. Et j’ai l’autorisation d’aller les jeter en mer à la fin de la semaine. Embrasse Les parents et Sébastien pour moi. Je n’en peux plus, je rentre.

– Bien sûr. Si tu as besoin de quoi que ce soit, on est là, affirme Clara.

– Tu peux compter sur nous, renchérit son mari.

– Je sais, merci. Mais ça va aller, Je vais me débrouiller. Toi, occupe-toi bien de ma sœur et de ma future nièce. Prends aussi soin de toi parce que si elle ressemble à sa mère, tu vas avoir besoin d’une sacrée énergie pour t’occuper de ta fille !

Le couple regarde Théo s’éloigner.

– Il va s’en sortir ma puce, il est courageux.

– J’espère… Au fait, la rétro-vision de Louise m’a donné une idée. Dès que la dérégulation sera effective, l’implantation des mineurs sera autorisée.

Face au regard inquiet de son mari, Clara précise : On pourrait implanter la petite dès que possible, ce serait pratique, on pourrait la surveiller. Ça me rassurerait, sans compter que ça lui ferait des souvenirs pour plus tard.

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La circulation est dense. Théo, dans un état second, ne prête pas attention aux fumigènes et aux déflagrations. Il dit machinalement « TV news ». Le pare-brise s’opacifie et laisse apparaitre le présentateur vedette de la chaîne d’information : « Il semblerait que les affrontements s’intensifient entre les manifestants anti-dérégulation et les forces de l’ordre. Le Président devrait s’exprimer d’ici une vingtaine de minutes. En attendant, je vous propose un bref rappel des faits qui ont mené à la crise sans précédent que nous traversons :

À partir de 2021, la société Linxeye a révolutionné la vie de centaines de milliers de non et malvoyants. En implantant à moindre coût une micro-caméra dans leur nerf optique, elle leur a, en effet, rendu leur autonomie en les dotant d’une sorte de GPS.

Après avoir été portée aux nues, Linxeye a défrayé la chronique quand des investigations ont révélé que la société envisageait d’adapter l’opération à destination des personnes valides. L’objectif était que ces dernières puissent se servir de leurs yeux comme d’une caméra commandée par la pensée. L’affaire a atteint son paroxysme lorsqu’on a  découvert que des orphelins, pensionnaires d’une institution gérée par Linxeye, avaient servi de cobayes humains. Et même si les plus chanceux d’entre eux ont pu mettre à profit leur « super pouvoir », rappelons que d’autres ont perdu la vue durant ces expérimentations. C’est suite à ce scandale que fut ratifiée la loi de régulation destinée à encadrer étroitement les implantations en les limitant aux cas médicaux, après consultation d’une commission d’éthique. Il y a quatre ans cette loi fut amendée pour permettre l’implantation, à des fins de contrôle, de prisonniers récidivistes remis en liberté. Limitée aux volontaires dans un premier temps, la procédure a ensuite été étendue à l’ensemble de la population concernée dans la mesure où aucun incident n’était à déplorer. La loi de régulation est donc devenue de moins en moins contraignante. Depuis hier, c’est même son abrogation pure et simple qui est proposée. La question qui se pose désormais est de savoir si la dérégulation constitue un danger sanitaire. C’est en tout cas la position du professeur Bright qui nous a rejoints en plateau. Je lui laisse donc la parole.

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Alors que le scientifique égrène toutes les raisons qui font de l’implantation de loisir un acte superflu et risqué, la seule idée qui tourne en boucle dans la tête de Théo est que s’il avait été implanté, il pourrait revivre les moments partagés avec Louise, leur rencontre, leur premier baiser, la manière dont il la regardait. Il réalise soudain que grâce à la dérégulation il pourra sans doute bientôt récupérer les données de son implant jusqu’ici strictement contrôlées et réservées, par dérogation, à l’usage professionnel qu’elle en faisait. Ainsi, il découvrira comment elle percevait le monde. Et puis, avec un peu de chance il l’apercevra dans un reflet. Et il y a le cours de techno-pilates auquel elle assistait le jeudi. Il allait l’y chercher parfois. Il sait donc que les participants s’exercent devant un mur de glace…

D’un mot, il éteint la transmission pour mieux se laisser aller à sa rêverie. Il manque donc le flash spécial :

Une nouvelle enquête concernant les implants Linxeye vient d’être ouverte. Soupçonnés d’endommager progressivement l’oreille interne, ils  seraient responsables, dix à quinze ans après la pose,  de graves vertiges et pertes d’équilibre. »

Et vous, seriez-vous prêt à tenter l’aventure de l’implantation de loisir ?

 

 

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